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Sommaire
Droit du travail · Résiliation judiciaire

Résiliation judiciaire :
faire rompre le contrat
sans quitter son poste

Par Maître Laurent Béziau Mis à jour le 19 mai 2026 Lecture · 20 min
En bref

Lorsqu’un employeur manque gravement à ses obligations, le salarié dispose d’un levier méconnu : saisir le conseil de prud’hommes pour qu’il prononce la rupture du contrat de travail aux torts de l’employeur, tout en restant en poste pendant la procédure. Si la demande aboutit, la rupture produit les effets d’un licenciement sans cause réelle et sérieuse, parfois d’un licenciement nul. Si elle est écartée, le contrat se poursuit. Aucun délai impératif tant que le contrat est en cours : l’action peut être engagée même sur des faits anciens, sous réserve qu’ils empêchent la poursuite de la relation contractuelle/

Continuer à se rendre au travail, ou rester chez soi en arrêt depuis des mois. Mais, dans les deux cas, demeurer salarié de l’entreprise. Et demander, dans le même temps, au juge qu’il prononce la rupture du contrat aux torts de l’employeur. La résiliation judiciaire est la seule voie qui permette au salarié de plaider la rupture sans la consommer : le contrat subsiste tant que les prud’hommes n’ont pas statué, parfois pendant des années. C’est le prix de cette procédure ; c’est aussi son attrait, puisqu’elle maintient la couverture salariée et laisse le temps de bâtir son dossier.

Plaider la rupture en restant à son poste.

01

Saisir le juge sans quitter son poste

L’action en résiliation judiciaire prend racine dans le droit commun des contrats. Elle s’appuie d’abord sur l’article 1224 du Code civil, qui pose le principe suivant : lorsqu’un cocontractant manque gravement à ses obligations, l’autre peut demander au juge de prononcer la rupture du lien contractuel [1]. Le droit du travail a repris ce mécanisme dans l’article L. 1231-1 du Code du travail, qui régit la rupture du contrat à durée indéterminée [2], et l’a réservé au salarié. Côté employeur, la voie n’existe pas : il rompt unilatéralement le contrat par licenciement, ou conventionnellement avec l’accord du salarié.

Le mécanisme est simple : une requête est déposée au conseil de prud’hommes, dans laquelle le salarié expose les manquements reprochés à l’employeur et demande que la rupture du contrat de travail soit prononcée à ses torts. Pendant ce temps, il continue de travailler.

Tant que le juge n’a pas statué, le contrat continue de produire ses effets : le salarié perçoit son salaire et accumule son ancienneté. Sa couverture sociale n’est pas interrompue. Si la résiliation est prononcée, la rupture intervient à la date du jugement et produit les effets d’un licenciement sans cause réelle et sérieuse, parfois d’un licenciement nul. Si elle est refusée, rien n’est rompu.

La Cour de cassation a précisé en septembre 2023 que l’action peut être introduite tant que le contrat n’a pas été rompu, quelle que soit la date des faits invoqués (Cass. soc., 27 sept. 2023, n° 21-25.973). Elle l’a réaffirmé le 5 mars 2025 : même des manquements anciens, voire prescrits, peuvent être invoqués au soutien de la demande s’ils continuent de peser sur la relation contractuelle (Cass. soc., 5 mars 2025, n° 23-20.277). Le juge doit examiner l’ensemble des griefs, sans pouvoir en écarter par principe (Cass. soc., 30 juin 2021, n° 19-18.533).

J’ai rencontré des salariés que la situation au travail usait depuis plusieurs années et qui pensaient qu’il était trop tard pour agir. Ce n’est pas le cas : tant que le contrat existe, la voie de la résiliation judiciaire reste ouverte. Cet outil compte parmi les plus protecteurs du droit du travail.

02

Apprécier si les manquements atteignent la gravité requise

Le juge ne prononce pas la résiliation pour n’importe quel grief. Il cherche un manquement suffisamment grave pour empêcher la poursuite du contrat de travail. La formule est bien établie depuis l’arrêt Cass. soc., 26 mars 2014, n° 12-35.040, et tous les développements ultérieurs s’y rattachent.

L’appréciation se fait à la date où le juge statue, et non à celle de sa saisine. En pratique, la donne peut donc changer si l’employeur régularise sa situation entre la requête et l’audience (par exemple, paiement des arriérés de salaire, restitution des fonctions retirées ou mise en place d’un contrôle effectif de la charge si le forfait jours était en cause). Dans ce cas le juge peut considérer que les manquements invoqués ne font plus obstacle à la poursuite du contrat et rejeter la demande (Cass. soc., 29 janv. 2014, n° 12-24.951).

La gravité se déduit de l’effet réel du manquement sur l’exécution du contrat : ce qui rend impossible le maintien du salarié dans son poste, ce qui vide le contrat de son objet. La rémunération est concernée, la santé aussi, parfois la dignité et la stabilité de la fonction.

Cette appréciation est souveraine. La Cour de cassation contrôle l’erreur de droit et la motivation mais laisse aux juges du fond le soin d’apprécier la gravité des manquements dans les faits. Deux dossiers comparables peuvent recevoir, devant deux formations prud’homales différentes, des décisions opposées.

03

Vérifier si vos griefs sont ceux que le juge retient en pratique

Le juge apprécie la situation au cas par cas. Mais certaines catégories reviennent suffisamment souvent dans la jurisprudence pour qu’on puisse en dresser une cartographie à qui voudrait jauger sa situation.

Catégorie de manquementTypiquement retenuFréquemment écarté
RémunérationNon-paiement répété du salaire, des heures supplémentaires ou d’un variable contractuel, modification unilatérale touchant une part substantielle de la rémunérationRetard ponctuel isolé, erreur administrative régularisée vite, baisse marginale d’un élément accessoire
Fonction et conditions de travailÉvidement progressif du poste, retrait d’outils et d’accès, mise à l’écart prolongée, modification unilatérale des conditions de travail d’un salarié protégéRéorganisation sans incidence sur le contrat, changement de bureau, ajustement managérial
Santé et sécuritéHarcèlement moral ou sexuel, manquement à l’obligation de sécurité, maintien d’un salarié inapte sans reprise du salaire après un moisTensions professionnelles ordinaires, désaccord de méthode
Forfait joursConvention sans entretien annuel ni contrôle de la charge, absence de garanties suffisantes ayant entraîné une surcharge réelleManquement formel sans incidence prouvée sur la santé ou la charge
Loyauté contractuelleDiscrédit du salarié auprès des équipes, propos dégradants, dissimulation d’éléments essentiels du contratCritiques managériales habituelles, désaccord sur les évaluations

Le non-paiement du salaire reste le manquement le plus fréquemment retenu. Le salaire est une obligation essentielle de l’employeur ; son non-paiement constitue, par lui-même, un manquement grave dès lors qu’il est répété ou prolongé (Cass. soc., 20 juin 2006, n° 05-40.662). Cependant, une modification unilatérale d’un élément accessoire de rémunération peut ne pas atteindre le seuil de gravité (Cass. soc., 12 juin 2014, n° 13-11.448). À l’inverse, la résiliation judiciaire peut être prononcée lorsque l’employeur s’est réservé la faculté de modifier unilatéralement les éléments variables de la rémunération, faisant ainsi dépendre celle-ci de sa seule volonté (Cass. soc., 18 déc. 2024, n° 23-12.995).

La situation d’inaptitude mérite attention. La Cour de cassation a jugé en décembre 2024 que le maintien d’un salarié inapte dans une situation d’inactivité forcée, même lorsque l’employeur a repris le paiement du salaire, constitue un manquement à l’obligation d’exécution de bonne foi du contrat de nature à fonder la résiliation dès lors que ce dernier a tardé à engager la procédure de reclassement ou de licenciement (Cass. soc., 4 déc. 2024, n° 23-15.337).

Le plus souvent, en pratique, les manquements dans les dossiers sont multiples et l’art consiste à les articuler en un tout cohérent. Un retard de paiement qui se prolonge sur fond d’évidement du poste ne se plaide pas comme un simple impayé. Un forfait jours irrégulier prend une autre dimension lorsque la santé du salarié est menacée. C’est cette mise en cohérence, plus qu’une liste des griefs, qui démontre au juge que la poursuite du contrat est devenue impossible.

04

Pourquoi une résiliation judiciaire plutôt qu’une prise d’acte

Le salarié qui veut faire rompre son contrat aux torts de l’employeur dispose de deux voies. Elles sont fréquemment présentées comme équivalentes, ce qui est inexact.

CritèreRésiliation judiciairePrise d’acte
Acte déclencheurRequête au conseil de prud’hommesCourrier du salarié à l’employeur
Effet sur le contratLe contrat se poursuit jusqu’au jugementLe contrat est rompu immédiatement
Position du salarié pendant l’instanceReste en poste, perçoit son salaire, conserve ses droitsA quitté l’entreprise, sans salaire ni chômage en attendant le jugement
Si la demande est retenueEffets d’un licenciement sans cause réelle et sérieuse ou nulEffets d’un licenciement sans cause réelle et sérieuse ou nul
Si la demande est rejetéeLe contrat se poursuit, sans conséquence pour le salariéRequalification en démission : aucune indemnité, aucun chômage

À mes yeux, la différence centrale entre ces deux voies tient au risque pris par le salarié.

La prise d’acte rompt le contrat dès qu’elle est notifiée. Si le juge ne retient pas la gravité des manquements invoqués, la rupture est requalifiée en démission : le salarié quitte alors l’entreprise sans indemnité ni allocation chômage. C’est un pari risqué.

La résiliation judiciaire est, à certains égards, plus prudente. Si la demande est rejetée, le contrat se poursuit : le salarié conserve son emploi, son salaire et son ancienneté, et sa couverture sociale n’est jamais interrompue. Il peut même, par la suite, introduire une nouvelle demande si des faits nouveaux surviennent.

Cela étant, je conseille parfois la prise d’acte, notamment lorsque la situation est devenue intenable au quotidien, lorsque la gravité des manquements laisse peu de doute quant à l’issue du dossier, ou lorsque le salarié peut financièrement assumer son choix. Elle s’impose également, à mon sens, quand on ne peut raisonnablement envisager le maintien de la relation contractuelle en parallèle d’une procédure prud’homale.

Choisir la voie adaptée à votre situation
Discussion préalable, rupture conventionnelle négociée, transaction ou résiliation judiciaire : chacune de ces voies répond à des situations distinctes. Et le mauvais choix se paie. Un premier rendez-vous permet de poser les éléments du dossier, d’évaluer les options ouvertes au regard du rapport de force et de retenir la voie la plus adaptée à votre situation.
Arbitrer entre négociation et prud’hommes
05

Qui peut agir en résiliation judiciaire, qui en est exclu

L’action est largement ouverte, avec quelques exclusions qu’il est utile de connaître avant d’engager une démarche.

Tout salarié en contrat à durée indéterminée peut saisir le conseil de prud’hommes, sans condition d’ancienneté. La période d’essai, qui obéit à un régime de rupture propre, demeure en pratique hors champ.

Pour le contrat à durée déterminée, le seuil est plus élevé : il faut démontrer une faute grave de l’employeur (article L. 1243-1 du Code du travail), et non un simple manquement suffisamment grave. Le non-paiement du salaire pendant deux mois consécutifs, par exemple, est habituellement retenu. La même logique s’applique au salarié intérimaire, qui peut agir contre l’entreprise de travail temporaire dans des conditions analogues (articles L. 1251-26 et suivants du Code du travail).

L’apprenti, en revanche, relève depuis la loi du 5 septembre 2018 d’un régime de rupture qui lui est propre (article L. 6222-18) : la rupture peut intervenir par accord des parties, par démission de l’apprenti dans des conditions encadrées, ou à l’initiative de l’employeur pour faute grave, inaptitude ou force majeure.

Pour le salarié protégé, la voie y est même mieux adaptée. La modification unilatérale de ses conditions de travail, qu’il n’a pas à accepter, peut suffire à fonder la résiliation, là où un salarié non protégé devrait démontrer une atteinte plus substantielle. Lorsque la résiliation est prononcée au profit d’un salarié protégé sur un motif qui aurait justifié la nullité du licenciement, elle produit les effets d’un licenciement nul, avec indemnisation au titre du statut protecteur calculée sur la durée de protection restant à courir.

Le salarié dont le contrat est suspendu (en arrêt maladie, en congé parental ou dans toute autre période de suspension) peut lui aussi saisir le juge. La suspension du contrat n’éteint pas le droit d’agir.

Reste une situation particulière : celle du salarié proche de l’âge de départ à la retraite. Faire valoir ses droits à la retraite en cours d’instance rend la demande sans objet, qu’il s’agisse d’un départ volontaire ou d’une mise à la retraite (Cass. soc., 27 mars 2024, n° 22-22.835). Seul subsiste le droit à la réparation du préjudice résultant des manquements, mais plus la rupture aux torts de l’employeur. C’est une hypothèse qui doit être anticipée en amont de la saisine, parce qu’elle peut transformer une procédure prometteuse en demande sans objet.

06

Mesurer ce qu’engage une saisine en résiliation judiciaire

L’action commence par une requête déposée au greffe du conseil de prud’hommes compétent. La compétence territoriale est celle du lieu d’exécution du contrat ou du siège social de l’employeur, au choix du salarié.

La résiliation judiciaire suit la procédure prud’homale de droit commun. L’affaire passe d’abord devant le bureau de conciliation et d’orientation. En cas d’échec de la conciliation, ce bureau peut, avec l’accord des parties, renvoyer le dossier devant le bureau de jugement dans sa composition restreinte, qui doit alors statuer dans un délai de trois mois (article L. 1454-1-1 du Code du travail). La différence est notable ici avec la prise d’acte, où la saisine directe du bureau de jugement est prévue par l’article L. 1451-1.

Le délai d’audiencement varie selon les juridictions. Dans les conseils de prud’hommes chargés, on observe un à deux ans entre la saisine et le jugement. C’est une donnée importante à prendre en compte puisque le contrat de travail est maintenu durant la procédure.

L’employeur, informé de la demande, organisera sa défense et pourra contester l’existence des manquements ou régulariser la situation pour tenter de neutraliser les griefs. Mais il peut aussi prendre les devants et licencier le salarié en cours d’instance, pour un motif distinct : faute, insuffisance professionnelle, motif économique ou inaptitude après avis du médecin du travail. Cette dernière configuration, qui n’est pas rare, mérite un développement à part.

Construire le dossier avant la saisine
La requête scelle l’essentiel du dossier. Sa préparation suppose une qualification grief par grief, qui distingue ce qui atteint le seuil de gravité de ce qui ne fait que l’effleurer, et un audit des pièces : un grief sérieux documenté à la va-vite reste précaire, alors qu’un grief plus modeste appuyé sur des éléments datés et juridiquement qualifiés peut emporter la décision. Un premier échange permet d’évaluer la tenue du dossier et d’anticiper les failles que l’employeur exploitera en défense.
Évaluer mon dossier avant saisine
07

Construire la preuve avant la saisine

La résiliation judiciaire repose sur la preuve, dont la charge pèse sur le salarié : c’est à lui de démontrer les manquements et leur gravité. L’employeur n’a pas à se justifier tant que le grief n’est pas établi.

La phase préparatoire est donc décisive. Quand je reprends un dossier, je commence par faire l’inventaire de ce que le salarié détient déjà, de ce qu’il peut encore obtenir et de ce qui manquera de toute façon. Cet inventaire révèle souvent que la matière première existe, mais qu’elle est dispersée et mal datée.

Les pièces utiles à la démarche varient selon la nature des manquements. La grille ne dispense pas d’un examen au cas par cas, mais donne une indication de ce qu’il faudrait réunir avant la saisine.

Manquement reprochéPièces utiles à réunir
Non-paiement de salaire, de variable ou d’heures supplémentairesBulletins de paie, relevés bancaires, contrat et avenants fixant la rémunération, courriels de relance restés sans réponse
Évidement progressif du posteCourriels et comptes rendus de réunion, organigramme avant/après, traces du retrait d’accès informatiques, fiches de poste successives
Forfait jours irrégulierConvention de forfait, absence d’entretien annuel sur la charge, traces de la charge réelle (mails tardifs, agendas, certificats médicaux liés à l’épuisement)
Harcèlement moral ou sexuelAttestations de témoins rédigées dans les formes légales, certificats médicaux datés, alertes internes adressées au CSE, à la médecine du travail ou aux RH
Inaptitude sans reprise du salaire après un moisAvis du médecin du travail, bulletins de paie postérieurs à l’avis, courriers de relance, échanges sur les propositions de reclassement

Les attestations doivent être rédigées dans les formes prévues à l’article 202 du Code de procédure civile, sans quoi elles peuvent être écartées des débats. Pour les certificats médicaux, la prudence est de mise : ne pas verser un certificat qui paraitrait de complaisance, mais ne pas hésiter à produire les arrêts datés et les comptes rendus de consultation lorsqu’ils existent. Et chaque courriel est classé chronologiquement et numéroté, parce qu’un greffe surchargé ne fera pas le tri à votre place.

La question du chiffrage se pose également avant la saisine. Je ne donne jamais un montant précis à la première consultation parce que les chiffres dépendent de paramètres qu’il faut d’abord vérifier : l’ancienneté exacte arrêtée à la date envisagée pour le jugement, le salaire de référence retenu après reconstitution des éléments variables ou encore, la situation de l’entreprise au regard de l’AGS si elle est en difficulté.

08

Tenir bon si l’employeur licencie pendant la procédure

L’employeur peut, à tout moment au cours de la procédure, licencier le salarié pour un motif distinct : faute, insuffisance professionnelle, motif économique ou inaptitude. Cette situation n’est pas rare, et elle modifie la donne procédurale.

La règle est désormais bien établie. Lorsqu’un licenciement intervient en cours d’instance, le juge doit d’abord statuer sur la demande de résiliation judiciaire (Cass. soc., 15 mai 2007, n° 04-43.663 ; confirmée à plusieurs reprises). Ce n’est qu’à défaut de la prononcer qu’il examine le licenciement.

Si la résiliation est prononcée, elle prend effet à la date du licenciement, et c’est cette qualification qui détermine les indemnités dues. Les motifs invoqués par l’employeur dans sa lettre de licenciement ne sont pas examinés.

La Cour de cassation a précisé en mars 2022 que la régularisation des manquements par l’employeur, lorsqu’elle intervient après le licenciement, n’efface pas leur caractère grave à la date de la rupture (Cass. soc., 2 mars 2022, n° 20-14.099). L’employeur qui règle les arriérés de salaire après avoir licencié ne neutralise pas la résiliation : la gravité s’apprécie à la date où la rupture est intervenue, et non à celle où l’employeur tente de réparer.

C’est un scénario qui doit être anticipé dès la rédaction de la requête initiale. Les griefs doivent être suffisamment caractérisés pour résister à un licenciement postérieur, et le dossier doit être construit avec cette éventualité en tête.

Exemple concret

Un cadre confirmé saisit le conseil de prud’hommes en résiliation judiciaire pour non-paiement de variable contractuel sur plusieurs trimestres et mise à l’écart progressive depuis un changement de direction. Quatre mois après la saisine, l’employeur le convoque à un entretien préalable et le licencie pour insuffisance professionnelle. Le juge examine d’abord la demande de résiliation, retient les manquements antérieurs au licenciement et prononce la rupture aux torts de l’employeur, à la date du licenciement. Les motifs invoqués par l’employeur dans sa lettre de rupture ne sont pas examinés.

09

Calculer ce que la résiliation prononcée peut rapporter

Lorsque le juge prononce la résiliation, la rupture intervient à la date du jugement, sauf cas particuliers. Si l’employeur a rompu en cours d’instance par un licenciement, la résiliation rétroagit à la date de ce licenciement.

La rupture produit, en principe, les effets d’un licenciement sans cause réelle et sérieuse. L’article L. 1235-3-2 du Code du travail le précise expressément : lorsque la rupture est prononcée par le juge aux torts de l’employeur, l’indemnité est déterminée selon les règles fixées à l’article L. 1235-3, c’est-à-dire le barème dit Macron [3].

Le salarié peut prétendre à plusieurs sommes cumulatives :

  • indemnité légale ou conventionnelle de licenciement ;
  • indemnité compensatrice de préavis et congés payés afférents ;
  • indemnité compensatrice de congés payés non pris ;
  • dommages-intérêts dans la fourchette du barème Macron.

Le barème prévoit un plancher et un plafond, calculés selon l’ancienneté et la taille de l’entreprise. Pour un salarié justifiant d’un an d’ancienneté complète dans une entreprise d’au moins onze salariés, l’indemnité s’établit entre un et deux mois de salaire. Pour vingt ans d’ancienneté, le plafond atteint vingt mois. La Cour de cassation a validé l’application de ce barème à la résiliation judiciaire (Cass. soc., 16 févr. 2022, n° 20-16.184).

Lorsque les manquements de l’employeur relèvent d’un harcèlement moral ou sexuel, ou d’une discrimination, la rupture produit les effets d’un licenciement nul. Le barème ne s’applique alors pas. Le salarié bénéficie d’une indemnité minimale égale à six mois de salaire, sans plafond légal, le préjudice étant apprécié selon la situation réelle vécue par le salarié (article L. 1235-3-1 du Code du travail).

Pour le salarié protégé, la résiliation produit en règle générale les effets d’un licenciement nul. Une indemnité pour violation du statut protecteur s’ajoute, calculée sur la durée de protection restant à courir, dans la limite des plafonds fixés par la jurisprudence.

Avant la saisine, il importe de vérifier si l’entreprise est en procédure collective, et la fiscalité applicable aux indemnités, qui varie selon leur nature. Depuis l’arrêt du 8 janvier 2025, la Cour de cassation a aligné le régime AGS de la résiliation judiciaire sur celui du licenciement classique : les créances sont garanties par l’AGS dans les mêmes conditions que pour un licenciement à l’initiative de l’employeur, lorsque la rupture intervient pendant l’une des périodes de la procédure collective visées à l’article L. 3253-8, 2° du Code du travail (Cass. soc., 8 janv. 2025, n° 23-11.417). C’est une protection importante pour les salariés dont l’entreprise traverse des difficultés financières.

La résiliation prononcée ouvre droit à l’allocation chômage, la rupture étant assimilée par France Travail à une perte involontaire d’emploi [4].

Lorsque la demande est rejetée, le contrat continue. Le salarié reprend son poste sans interruption et sans indemnité, mais aussi sans modification de sa situation. Si de nouveaux manquements surviennent, il pourra ressaisir le conseil de prud’hommes.

10

La discussion, premier réflexe avant le juge

Le Conseil de prud’hommes ne devrait à mon sens être saisi qu’en cas d’échec de la discussion.

Je l’engage chaque fois qu’elle est possible, et elle l’est jusque dans des dossiers où le climat parait délétère. Une lettre adressée à l’employeur, faisant état des manquements et demandant leur régularisation, est un préalable nécessaire. Une réunion avec la direction, lorsque le rapport de force le permet, peut aboutir à une régularisation pure et simple, ou à la négociation d’une rupture conventionnelle, voire à une transaction qui clôt le différend dans de meilleures conditions qu’une décision prud’homale.

La démarche amiable n’est pas une faveur faite à l’employeur : elle sert d’abord l’intérêt du salarié.

Elle peut aboutir en quelques semaines là où une procédure prud’homale demande douze à dix-huit mois pour un jugement.

Par ailleurs, la négociation contourne l’aléa qu’aucune procédure ne parvient à éliminer. Un dossier a priori consistant peut toujours buter sur une régularisation tardive de l’employeur, sur une difficulté imprévue, ou sur l’appréciation souveraine d’une formation paritaire dont on ne maîtrise pas la composition.

Une transaction permet également d’envisager des options que la procédure n’ouvre pas : des montants supérieurs au plancher du barème, des modalités fiscales avantageuses ou encore, des engagements de l’employeur sur des points hors champs du contentieux prud’homal (certificat de travail, formation, confidentialité, préavis dispensé).

Exemple concret

Une responsable RH d’une PME constate que ses fonctions sont progressivement transférées à un collègue récemment recruté. Le climat se dégrade, le manager devient évitant. Plutôt que de saisir immédiatement le conseil de prud’hommes, un échange est engagé avec la direction sur la base d’une situation documentée et d’une qualification juridique des manquements. Une rupture conventionnelle est négociée en cinq semaines, avec une indemnité supérieure au plancher légal, un calendrier de départ choisi par la salariée et une dispense d’exécution du préavis.

La discussion préalable doit être engagée même dans les dossiers où le salarié est convaincu de la mauvaise foi de l’employeur : un employeur de mauvaise foi peut accepter une transaction pour se débarrasser d’un dossier coûteux, alors qu’il refusera de régulariser sa situation. Cette discussion ne témoigne pas d’une naïveté. C’est une stratégie qui consiste à laisser l’adversaire choisir le terrain le moins défavorable pour lui.

Quelques situations échappent toutefois à cette logique : le harcèlement caractérisé, une mise en danger immédiate ou plus simplement, le refus de discussion opposé par l’employeur. Une prescription qui menace de courir peut également imposer une saisine sans délai. Mais ces hypothèses sont assez peu fréquentes et la voie amiable mérite, dans la grande majorité des dossiers, d’être tentée.

La résiliation judiciaire reste l’outil le plus protecteur lorsque la négociation a échoué ou qu’elle est inadaptée. Elle permet de faire trancher le juge sans quitter son poste : c’est ce qui la distingue de la prise d’acte et dans de nombreux dossiers, c’est un choix judicieux.

Encore faut-il ne pas s’engager n’importe quand, ni n’importe comment. Avant de déposer une requête, quelques questions doivent être posées. Vos griefs sont-ils datés, écrits, vérifiables ? L’employeur peut-il les régulariser en quelques semaines s’il le veut vraiment, et de quoi cela dépend-il ? Avez-vous numéroté et classé chronologiquement vos pièces, et les attestations respectent-elles l’article 202 du Code de procédure civile ? Quelle est votre ancienneté exacte arrêtée à la date envisagée pour le jugement, et comment se reconstitue votre salaire de référence après prise en compte des éléments variables ? Êtes-vous à moins de douze mois d’un départ à la retraite qui rendrait la demande sans objet ? Avant la requête, une discussion préalable a-t-elle été engagée par écrit, et avec quelles pièces ? Tiendrez-vous concrètement en poste pendant les douze à dix-huit mois que dure la procédure ? L’employeur dispose-t-il d’un motif distinct (faute, inaptitude, économique) qu’il pourrait faire valoir pour reprendre la main sur la rupture ?

Engager sans rompre

Faire trancher le juge sans quitter son poste

La résiliation judiciaire est la seule voie qui permette au salarié de faire reconnaître les manquements graves de son employeur sans avoir à quitter d’abord son poste. Le contrat continue pendant la procédure, le salaire est versé, l’ancienneté s’accumule. Une consultation préalable mesure si la situation présente les manquements requis, audite les pièces nécessaires et arbitre entre cette voie et les alternatives amiables.

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Pour aller plus loin

Articles à lire ensuite

  • 01 Prise d’acte de la rupture : dans quels cas elle est justifiée, dans quels cas elle se retourne contre le salarié(à venir)
  • 02 Harcèlement moral au travail : comment le prouver et faire reconnaître la responsabilité de l’employeur(à venir)
  • 03 Salaire impayé, primes non versées : que faire quand l’employeur ne paie plus(à venir)
  • 04 Forfait jours sans contrôle de la charge : recours et indemnisation du salarié(à venir)
  • 05 Rupture conventionnelle proposée par l’employeur : ce qui se négocie, ce qu’il ne faut pas signer(à venir)
Sources officielles
  • [1]Article 1224 du Code civil : pose le principe de la résolution judiciaire d’un contrat pour inexécution suffisamment grave d’une partie à ses obligations. legifrance.gouv.fr ↗
  • [2]Article L. 1231-1 du Code du travail : régime général de la rupture du contrat de travail à durée indéterminée à l’initiative de l’employeur, du salarié ou d’un commun accord. code.travail.gouv.fr ↗
  • [3]Article L. 1235-3 du Code du travail : fixe les planchers et plafonds d’indemnités allouées par le juge en cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse, et applicables, par renvoi de l’article L. 1235-3-2, à la résiliation judiciaire prononcée aux torts de l’employeur. code.travail.gouv.fr ↗
  • [4]Service-Public.fr : fiche officielle sur la résiliation judiciaire du contrat de travail d’un salarié. service-public.gouv.fr ↗
À propos de l’auteur

Article rédigé par Maître Laurent Béziau, avocat au Barreau de Nantes. Le cabinet accompagne les salariés à chaque étape de la rupture du contrat de travail, du conseil en amont à la négociation et, si elle s’avère nécessaire, à la conduite du contentieux prud’homal.

Cet article est publié à titre exclusivement informatif et les prises de position n’engagent que son auteur. En aucun cas, il ne constitue une consultation juridique ni un avis personnalisé. Malgré le soin apporté à sa rédaction, il peut contenir des erreurs ou des informations devenues obsolètes.
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